Artisan d’art en Bretagne : le portrait d’une céramiste qui a appris à compter

Artisan d’art en Bretagne : le portrait d’une céramiste qui a appris à compter

L’atelier occupe l’ancienne salle de classe d’une école de bourg, dans le centre du Morbihan. Deux fours, un tour, des étagères de planches brutes, et une odeur de terre humide qui ne part jamais complètement. Elle s’y est installée il y a neuf ans, après douze ans de salariat dans la logistique et une formation de deux ans financée sur ses indemnités de rupture. Le récit qui suit est composite : il réunit les parcours de plusieurs artisans d’art installés en Bretagne, et ne désigne aucune personne en particulier.

La question qu’on lui pose le plus souvent en marché n’est pas « comment vous faites ça ». C’est « et vous arrivez à en vivre ? ». Elle répond oui, maintenant. Pendant quatre ans, la réponse honnête aurait été non.

Un secteur plus large qu’on ne l’imagine

L’artisanat d’art ne se limite pas à la poterie et à la ferronnerie de carte postale. L’Onisep recense 281 métiers répartis en seize domaines, de la reliure à la restauration de vitraux en passant par la lutherie, le cuir et le textile. La Bretagne en accueille une densité particulière, portée par le tourisme, un bâti ancien qui entretient les métiers de restauration, et des loyers d’atelier qui restent accessibles dès qu’on s’éloigne du littoral.

Première confusion à lever, et elle a coûté cher à beaucoup : un artisan d’art n’est pas un artiste-auteur. Le régime fiscal et social des artistes-auteurs, avec son organisme dédié et ses cotisations spécifiques, concerne les œuvres originales de l’art graphique et plastique. Celle qui produit de la vaisselle en série, même faite main, relève de l’artisanat : immatriculation à la Chambre de métiers, cotisations de travailleur indépendant, fiscalité commerciale. Beaucoup d’artisans qu’elle croise en salon ont commencé par se tromper de case, et certains l’ont découvert au premier contrôle.

Les quatre canaux qui composent un revenu

Aucun artisan d’art installé ne vit d’un seul canal. Le sien se répartit en quatre, dans des proportions qui ont mis des années à se stabiliser.

La vente à l’atelier reste la plus rentable, puisqu’il n’y a ni commission ni intermédiaire, mais elle dépend entièrement du passage. Dans un bourg de 900 habitants, le passage se fabrique : portes ouvertes deux fois par an, panneau sur la départementale, présence dans les circuits touristiques du pays d’accueil. Les marchés de créateurs et les salons viennent ensuite, avec un rendement très inégal : trois jours de présence, un emplacement à payer, et un chiffre d’affaires qui varie du simple au quintuple selon la météo et le public. Elle en fait aujourd’hui six par an, choisis, là où elle en faisait quinze au début.

Le dépôt-vente en boutique constitue le troisième canal, et c’est celui qui piège les débutants. Une boutique de créateurs prend entre 30 et 45 % du prix de vente. Sur un bol vendu 28 € en boutique, il reste environ 17 € à l’artisan, dont il faut encore sortir la terre, l’émail, deux cuissons et le temps passé. Beaucoup acceptent ces conditions en se disant que la visibilité compensera, puis constatent au bilan qu’ils ont travaillé six mois pour la marge du revendeur.

Le quatrième canal est celui qu’elle a développé en dernier et qui l’a sortie d’affaire : la commande professionnelle. Services de table pour deux restaurants, luminaires pour un hôtel rénové, pièces d’accueil pour une entreprise. Les délais sont longs, les quantités prévisibles, le prix se négocie une fois pour l’ensemble du lot, et le client paie une facture au lieu de compter ses pièces. C’est le seul canal qui permet de remplir un planning trois mois à l’avance.

Le jour où elle a calculé le prix d’un bol

Le basculement ne vient pas d’un four neuf ni d’un compte Instagram qui décolle. Il vient d’un tableur ouvert un dimanche de novembre, après une saison où elle avait beaucoup vendu et rien gagné.

Le calcul tenait en quatre lignes. La terre et l’émail pour un bol : moins de 2 €. L’énergie de deux cuissons, ramenée à la pièce dans un four bien rempli : environ 1,50 €. Le temps : tournage, tournassage, anse éventuelle, émaillage, enfournement, défournement, ponçage du pied, soit entre vingt et trente minutes par pièce en série. Et le reste, qu’elle avait toujours oublié : le loyer de l’atelier, l’assurance, la comptabilité, les frais de salon, la casse au défournement et les heures passées à répondre aux messages. En réintégrant tout, le bol qu’elle vendait 22 € lui revenait à 19 €. En dépôt-vente à 40 % de commission, elle le produisait à perte.

Elle a augmenté ses prix de 35 % en janvier suivant. Elle a perdu deux boutiques et un client de marché. Son chiffre d’affaires a progressé dans l’année. C’est une histoire banale chez les indépendants, et la méthode ne change pas d’un métier à l’autre : partir du revenu visé, remonter aux charges réelles, diviser par ce qu’on peut produire ou facturer. Le raisonnement détaillé figure dans notre méthode pour fixer un tarif journalier d’indépendant, et il s’applique à une pièce comme à une journée.

Ce qu’elle ferait différemment en redémarrant

Trois choses, qu’elle énumère sans nostalgie particulière. Tenir une comptabilité sérieuse dès le premier mois plutôt qu’un cahier rattrapé en avril, parce que c’est elle qui révèle les canaux qui ne rapportent rien. Notre point sur la comptabilité quand on travaille seul couvre ce minimum vital. Ensuite, ne pas attendre quatre ans avant d’aller chercher des clients professionnels : c’était accessible dès la deuxième année, elle ne l’a pas osé.

La troisième tient au réseau. Elle a longtemps travaillé seule, persuadée que les autres céramistes étaient des concurrents. Ce sont eux qui lui ont transmis deux commandes d’hôtel qu’ils ne pouvaient pas honorer, et c’est une vitrailliste installée à vingt kilomètres qui lui a appris à négocier un contrat de dépôt-vente. Les rencontres se font en salon, dans les associations départementales de métiers d’art et aux journées européennes des métiers d’art, au printemps. Le même réflexe vaut pour toute activité installée loin des villes, comme nous l’avons vu à propos du développement d’une activité artisanale en milieu rural.

Sur la visibilité, elle est plus mesurée que ce qu’on entend d’habitude. Les réseaux sociaux lui apportent des visites d’atelier et presque aucune vente directe, ce qui correspond à ce que nous observons chez la plupart des artisans : le réseau social fait connaître, il ne fait pas acheter. Nous avons détaillé ce tri dans les réseaux sociaux pour artisans. Ses meilleures années sont celles où elle a le plus vendu à des professionnels et le moins couru les marchés.

Aujourd’hui elle forme une apprentie un jour par semaine, ce qui l’oblige à expliquer des gestes qu’elle faisait sans y penser. C’est, dit-elle, la première fois depuis neuf ans qu’elle a l’impression d’exercer un métier plutôt que de tenir une entreprise.