Le 3 octobre, elle ferme le rideau et compte. Pas le chiffre de la journée : celui de la saison, qui devra tenir jusqu’en avril. Elle tient un commerce de bord de mer dans le Finistère depuis onze ans. Comme des milliers d’indépendants du littoral, elle fait l’essentiel de son année entre juin et septembre, et passe le reste du temps à gérer les conséquences de cette concentration.
Ce récit est composite. Il rassemble des situations observées chez plusieurs indépendants bretons et ligériens ; le personnage n’existe pas, les mécanismes décrits, si.
Une saison qui commence en février, dans un local vide
La première erreur, dit-elle, a été de croire que la saison commençait en juin. Elle commence en février, quand il faut passer les commandes, payer les acomptes fournisseurs, refaire la peinture, recruter les deux saisonniers et signer leurs contrats. Autrement dit : sortir de l’argent quatre mois avant d’en encaisser, au moment de l’année où le compte est au plus bas.
Les trois premières années, elle a couvert ce décalage au découvert autorisé. À quinze pour cent d’agios sur trois mois, l’opération lui a coûté chaque printemps l’équivalent d’une semaine de chiffre d’août. Elle ne l’a compris qu’en étalant les relevés sur la table de la cuisine, un dimanche de novembre.
Le problème n’est pas le chiffre, c’est le calendrier des charges
Une activité saisonnière rentable peut mourir de trésorerie. Le chiffre d’affaires se concentre sur quatre mois, les charges non. Le loyer tombe douze fois, l’assurance une fois par an sans égard pour la météo, les cotisations sociales suivent un calendrier qui ignore la saisonnalité sauf demande expresse d’étalement, et l’électricité d’un local fermé continue de courir.
Ajoutez la fiscalité. L’impôt et le solde de cotisations arrivent souvent au printemps, c’est-à-dire au creux exact du cycle, calculés sur une année où l’activité était bonne. Beaucoup de saisonniers se retrouvent à payer les charges d’une belle saison au moment où leur compte est vide. Ce n’est pas un problème de rentabilité, c’est un problème de décalage.
Ce que l’Insee dit de la saisonnalité bretonne
L’intuition du terrain est confirmée par les chiffres. Selon une étude de l’Insee sur l’emploi saisonnier en Bretagne, la région compte plus de 99 000 postes saisonniers, soit 6,5 % de l’ensemble des contrats salariés régionaux, ce qui la place au sixième rang national. L’hébergement et la restauration concentrent près de 45 % des heures de travail saisonnier de la région, avec un taux de recours de 7,3 % contre 4,8 % au niveau national.
Le chiffre le plus parlant est ailleurs : en Bretagne, le nombre d’emplois saisonniers est multiplié par 2,1 entre le point bas et le point haut de l’année, contre 1,7 pour la France métropolitaine. La saisonnalité y est donc nettement plus marquée qu’ailleurs, et les intercommunalités littorales concentrent les taux de recours les plus élevés. Un indépendant installé sur la côte ne subit pas un aléa personnel : il travaille dans une économie dont le rythme est structurellement déformé.
La règle des treize mois
Ce qui a changé sa vie, dit-elle, tient sur un tableur de deux colonnes. Elle projette treize mois d’encaissements et de décaissements, mois par mois, et repère le solde le plus bas de la période. Ce solde, elle le sécurise avant la fin de la saison, en le laissant sur un compte séparé auquel elle ne touche pas.
Treize mois et non douze, pour une raison pratique : il faut voir arriver le démarrage de la saison suivante, avec ses acomptes de février, avant d’avoir refermé l’exercice en cours. La première année où elle a fait l’exercice, le point bas se situait à moins onze mille euros en mars. Elle avait donc besoin de mettre onze mille euros de côté en septembre. Personne ne le lui avait jamais dit dans ces termes.
Cette discipline ne remplace pas le financement, elle le prépare. Une ligne de trésorerie saisonnière négociée en octobre, avec un prévisionnel sous le bras, coûte beaucoup moins cher qu’un découvert subi en mars. Nous avons détaillé les outils mobilisables dans notre panorama du financement d’une TPE, et l’Adie publie une fiche pratique sur les périodes de creux qui va droit au but pour les très petites structures.
L’hiver n’est pas une pause
La question qu’on lui pose le plus souvent, c’est ce qu’elle fait de novembre à mars. La réponse la surprend elle-même quand elle l’énonce : elle travaille, autrement. Elle refait les fiches produits, photographie le stock pour la vente en ligne, répond aux avis de la saison, redémarre la relation avec deux producteurs locaux, et prend enfin le temps de tenir ses comptes correctement.
Ce dernier point compte plus qu’il n’y paraît. Une activité saisonnière dont la comptabilité est faite à la va-vite en août donne des chiffres inexploitables pour piloter le cycle suivant. Nos repères sur la comptabilité tenue seul valent particulièrement ici : le mois creux est le bon moment pour reprendre l’année à froid.
Elle a aussi tenté, deux hivers, une activité complémentaire. Marchés de Noël la première année, ateliers en intérieur la seconde. Le premier essai a couvert ses frais sans plus, le second a mieux marché. Elle en tire une leçon mesurée : une activité d’hiver ne doit pas fatiguer la saison d’été, sinon elle coûte plus qu’elle ne rapporte. La logique est proche de celle qu’on retrouve chez ceux qui développent une activité artisanale en milieu rural, où la diversification tient souvent plus du réseau que du plan.
Ce qu’elle referait autrement
Trois choses, dit-elle sans hésiter. Faire le prévisionnel sur treize mois dès la première année, au lieu de la quatrième. Demander l’étalement des cotisations dès l’installation plutôt qu’après le premier accident de trésorerie. Et ne pas signer un bail dont le loyer ne tient pas compte de la fermeture hivernale, parce que ça se négocie plus souvent qu’on ne croit sur les communes littorales, surtout hors des rues les plus passantes.
Elle regarde aussi plus loin. À cinquante-deux ans, elle sait qu’elle vendra un jour, et qu’un commerce saisonnier se transmet mal quand tout repose sur la patronne. Elle a commencé à former sa saisonnière la plus fidèle à la gestion des commandes. C’est exactement le travail que décrit notre article sur la manière de vendre une entreprise artisanale : rendre l’affaire capable de tourner sans soi, plusieurs années avant de partir.
Le 3 octobre, donc, elle ferme. Le lendemain matin, elle est revenue à huit heures. Il restait l’inventaire.
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